« Don’t look up » : Montrer (ou pas) l’invisible

Critique loufoque de notre incapacité collective à réellement prendre en compte les travaux scientifiques démontrant le changement climatique, « Don’t look up » est LE film dont tout le monde parle en ce début d’année. Oeuvre profondément paradoxale, le long-métrage d’Adam McKay se caractérise notamment par ce qu’il ne montre pas.

***Attention, cet article contient des spoilers!***

Depuis sa mise à disposition sur une célèbre plateforme de streaming, difficile de passer à côté du buzz « Don’t look up ». L’histoire ? Deux scientifiques de l’université de Michigan découvrent qu’une comète va heurter la Terre et détruire l’humanité dans 6 mois. Leurs tentatives pour prévenir le monde de la catastrophe vont tourner au fiasco.

Métaphore presque transparente de l’incapacité de la sphère sociétale, et plus encore de la sphère politique, à prendre en compte le changement climatique et ses conséquences, « Don’t look up » s’avère pertinent sur de nombreux points comme l’ont relevé de nombreux scientifiques ou militants écologistes.

Le long-métrage d’Adam McKay montre ainsi les (très) brèves réunions entre chercheurs et politiques et l’impossibilité de faire entendre un message scientifique, même important, bien souvent décorrélé d’enjeux politiques court-termistes. Le film montre également très bien la difficulté -notamment pour une jeune femme- à énoncer la catastrophe, présente ou future, dans les médias sans passer pour une « Cassandre » hystérique.

Mais ce qui m’a plus particulièrement intéressé dans la production Netflix, ce sont les tensions et les paradoxes qu’elle soulève ainsi que son rapport ambivalent à « l’invisible ».

Tensions et paradoxes

L’oeuvre d’Adam McKay est ontologiquement paradoxale. On notera tout d’abord l’ironie de voir une superproduction hollywoodienne disponible sur Netflix condamner notre inaction collective face au changement climatique quand on sait les quantités de CO2 émises par le géant du streaming. De manière moins anecdotique, « Don’t look up » semble être en partie ce qu’il critique. Satire de la médiatisation à l’ère des réseaux sociaux, le film est l’objet d’un buzz très important, sur Twitter par exemple. En outre, alors que « Don’t look up » est une violente critique de l’infotainment, la drôlerie du film en fait un excellent divertissement. Les évidentes qualités comiques du long-métrage d’Adam McKay ne sont-elles pas aussi un défaut, rendant le film superficiel -après en avoir beaucoup parlé, n’allons-nous pas très rapidement l’oublier ? Ou bien « le fun » est-il définitivement le moyen le plus efficace pour toucher le plus largement possible l’opinion publique et pour ouvrir le débat ? Le film n’est en tout cas pas dénué de contradictions voire de tensions.

Humanité apprenant que la fin du monde est proche (allégorie)

Ces tensions sont explicitement mises en scène dans le film. Tout d’abord à l’interface science/politique . Quel rôle doit jouer le chercheur ? Doit-il essayer de faire pression sur le décideur politique quitte à se compromettre et à servir de caution scientifique ? Ou doit-il rester « droit dans ses bottes » avec le risque d’être invisibilisé ? Autres tensions, celles à l’interface science/société. De manière intéressante, « Don’t look up » est centré sur deux scientifiques « lambdas ». Si Randall Mindy (Leonardo Di Caprio) et Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence) sont manifestement de bons scientifiques, faisant leur travail de recherche de manière méthodique, ils ne sont pas des « pointures » dans leur domaine. Représentants de la sphère scientifique modestement capable d’améliorer l’état des connaissances, ils sont en totale opposition avec Peter Isherwell (Mark Rylance), patron d’une multinationale de high-tech qui ne jure que par les progrès technologiques pour résoudre les difficultés du monde (et générer des profits). Cette opposition illustre en un sens l’ambivalence sociétale vis-à-vis du monde de la recherche : de grandes attentes -les apports de la science devraient nous permettre de régler les grands problèmes systémiques contemporains – mais également une certaine défiance lorsque les avancées techniques servent des desseins privés et/ou financiers.

Montrer (ou pas) l’invisible

Ces intérêts financiers, et la façon dont ils s’articulent avec les progrès technologiques, sont par ailleurs étonnamment invisibilisés par Adam McKay. Le film ne montre pas ou peu les jeux de pouvoirs ou de lobbying. Satire de notre inaction collective face au changement climatique, « Don’t look up » est également une critique du capitalisme, mais une critique bien superficielle. Incarnés par un ridicule multimilliardaire, où l’on reconnaît Musk, Jobs et Bezos, et par une présidente américaine, version féminine de Donald Trump, les excès du capitalisme se retrouvent ainsi caricaturés. La personnification de cette critique, a fortiori par de pathétiques personnages, annihile toute réflexion sur les maux du capitalisme en tant que système.

Aujourd’hui, atelier médiation scientifique pour les 0-2 ans

Enfin, on peut voir « Don’t look up » comme une réflexion plus générale sur les difficultés à montrer le visible. Comment réussir à convaincre l’opinion publique de l’existence d’une comète -et de son danger- si elle est uniquement observable via les télescopes des astronomes ? Comment faire prendre conscience de l’impact du réchauffement climatique, phénomène diffus, à long terme, malgré des manifestations de plus en plus évidentes ? Avec la pandémie de Covid-19, Adam McKay a augmenté de 15% le degré de folie son film et ces interrogations quant à la perception du changement climatique peuvent tout à fait être transposées au risque épidémique. Comment montrer l’existence d’un nouveau virus, sa dangerosité et, plus difficile encore, comment faire prendre conscience au plus grand monde que la pandémie de Covid-19 dans laquelle nous sommes actuellement embourbés n’est sans aucun doute pas la dernière ? Il est d’autant plus compliqué de rendre ces choses visibles et concrètes que, même lorsqu’elles sont démontrées par la recherche scientifique, certains acteurs (politiques, scientifiques ou industriels) désinforment, instillent le doute, nous invitent à regarder ailleurs. « Don’t look up !  » hurlent ainsi les partisans de la présidente américaine Orlean (Meryl Streep) : ne regardez surtout pas la comète foncer droit sur vous, niez la réalité des faits même lorsque les évidences sont sous vos yeux.

Plus que par la promesse de solutions technologiques ou par la simple communication des résultats de la recherche, mieux faire connaître la façon dont la science se pratique contribuera sans doute à rendre la parole scientifique plus légitime et permettra de mieux faire comprendre l’imperceptible. Expliquer ce que sont la méthode et le consensus scientifiques, rendre plus transparentes et visibles l’évaluation des travaux des chercheurs et la revue par les pairs (le film n’y fait allusion que via deux lignes de dialogue). Avant tout divertissement populaire, « Don’t look up » n’ambitionne pas de réparer ces liens science/société altérés. Néanmoins, en mêlant le rire à une trop rare représentation de la fin du monde qu’aucun personnage du film ne peut empêcher, l’oeuvre d’Adam McKay met le doigt sur nos dissonances cognitives et sur l’inadéquation des réponses politiques aux grands défis contemporains. En ce sens, « Don’t look up » n’est décidément pas dénué de certaines vertus.

La bande-annonce du film

Pour aller plus loin :

La tribune du climatologue Peter Kalmus

La critique de Dork Zabunyan sur AOC

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